
Vos meilleurs builders maintiennent déjà un classeur Excel de quarante onglets
Il existe une réunion que beaucoup de dirigeants ont vécue cette année sans oser en parler autour d’eux.
On y regarde le taux d’usage réel des licences IA, six mois après les avoir déployées avec conviction. Le chiffre est très en dessous de ce qu’ils espéraient, et le silence qui suit ressemble à un aveu d’échec.
Je discutais récemment avec le dirigeant d’une boîte tech qui a pris de l’avance sur le sujet. Toute la boîte est équipée, la culture est poussée depuis le haut, chacun est encouragé à fabriquer ses propres outils. Le geste est courageux et il le fait avant tout le monde.
Son constat, quelques mois plus tard : une bonne partie de ses gens ne sont jamais entrés dedans.
Pas par manque d’envie. Parce qu’on leur a demandé de comprendre ce qu’est un dépôt de code avant de gagner du temps sur leurs relances clients.
Le piège
Devant ce chiffre, la conclusion qui vient toute seule est que ceux qui ont accroché sont les bons, et que les autres n’étaient pas faits pour ça. On range le sujet du côté du talent, et on attend le prochain recrutement pour espérer mieux.
Sauf que ceux qui bricolent des tableaux croisés monstrueux depuis dix ans, ceux qui ont automatisé la moitié de leur service sans jamais appeler ça de la programmation, sont restés invisibles dans cette histoire. Ils n’ont pas échoué au test. Ils ne l’ont même pas passé.
Et le tri ne s’arrête pas aux non-tech. Je connais d’excellents développeurs qui n’ouvrent jamais un terminal. Pourquoi ? Parce qu’ils ont appris le métier avec des interfaces graphiques plutôt qu’avec MS-DOS ou GNU/Linux. Ils produisent du logiciel tous les jours. Ce qu’un outil mesure à l’entrée, ce n’est pas la capacité à construire, mais une habitude.
Le précédent que tout le monde oublie
Ouvrez le classeur Excel qui fait tourner votre facturation.
Vous savez de quoi je parle. Quarante onglets, des macros écrites par quelqu’un qui a quitté la boîte en 2011, une formule que plus personne n’ose toucher. Il vit sur un lecteur réseau, il n’a jamais vu un dépôt de code, il n’a jamais été relu par un développeur. Trois personnes le maintiennent en râlant, rajoutent une colonne quand il faut, cassent un truc, réparent.
Et pourtant il survit à vos DSI successifs, parce qu’il fait le job.
Personne n’a jamais dit à ces gens qu’ils étaient des builders. Alors qu’ils le sont depuis quinze ans.
Ce qui change vraiment
Ce n’est pas la légitimité du bricolage, elle est acquise depuis longtemps. Ce qui change, c’est le plafond.
La même personne qui produisait une macro peut produire aujourd’hui un vrai petit outil, en partant de la même intention et de sa connaissance intime du métier. La marche d’entrée a chuté au point qu’on peut poser un outil, un agent sur des fichiers, une boîte mail ou un Drive sans jamais croiser une ligne de commande.
Prenez la relance des impayés, qui se pratique à peu près partout de la même façon. Quelqu’un sort la liste des factures en retard, ouvre sa boîte mail, et écrit trente relances à la main en adaptant le ton selon qu’on parle au client historique qui paie toujours à quarante jours ou au client qui commence sérieusement à inquiéter. Deux heures par mois, un peu de lassitude, et une relance oubliée de temps en temps.
La version d’aujourd’hui lit l’export du logiciel comptable, repère les retards, prépare chaque message avec le bon ton, et laisse le tout en brouillon pour relecture. Ce n’est pas une prouesse technique et ça ne remplace personne. Ce qui compte, c’est qui l’a fabriquée : celle qui envoyait les relances, parce qu’elle est la seule à savoir lesquels de ces clients on peut bousculer.
Le mode de diffusion, lui, ne bouge pas d’un millimètre. Ça reste un truc sur le NAS que trois collègues s’échangent. Et l’objection réflexe arrive toujours au même moment : oui mais ce n’est pas industrialisable, pas versionné, pas maintenable.
Cet argument n’a jamais empêché Excel de faire tourner la finance mondiale.
Ce que ça demande alors
Une licence posée sur le bureau de quelqu’un qui n’a jamais fait ça ne produit rien, et ce n’est pas une question de tutoriel manquant. Il lui manque quelqu’un à côté, la première fois, sur son problème à elle. C’est cet accompagnement qui coûte, et c’est le seul poste sur lequel personne n’avait budgété en achetant les abonnements.
Je m’assois avec quelqu’un et je lui demande ce qui lui prend le plus la tête dans sa semaine. Ce qu’il repousse toujours au vendredi soir. Ce qu’il refait à la main tous les mois en sachant que c’est absurde. On construit ça ensemble, et il repart avec la chose qui marche et avec le geste pour en refaire une autre.
C’est là que quelqu’un bascule. Pas quand on lui donne l’accès, quand il voit sa propre corvée disparaître par ses propres mains.
La question à se poser
Vos builders, vous les cherchez chez ceux qui prétendent savoir coder, ou chez ceux qui bricolent déjà ?
Le classeur Excel de la compta vous dit exactement où ils sont.
Est-ce un sujet sur lequel vous auriez besoin de renfort en ce moment ? Un échange de quinze minutes suffit en général pour voir où sont vos builders qui s’ignorent.